Donnez à des vélos une seconde vie dans le tiers-monde
Par Claire Morissette
Cyclo Nord-Sud, une toute nouvelle initiative du Monde à Bicyclette, propose de faire à Montréal et au Québec, une cueillette active de vélos usagés, pour les acheminer auprès de communautés qui en ont grand besoin dans divers pays en émergence.
Des expériences concluantes
L'idée n'est pas vraiment nouvelle ni très originale. De telles initiatives ont cours depuis belle lurette aux États-Unis, en Europe et ailleurs.
Née en 1985, la doyenne, Bikes Not Bombs, une réplique militante à l'embargo américain de l'époque contre le Nicaragua, expédie toujours des vélos au Nicaragua, en Haïti et en République Dominicaine, et s'assortit localement de programmes tels «Earn-a-Bike» et «Girls Initiative», à l'intention des jeunes des quartiers défavorisés de Boston.
Plus récente, Pedals for Progress optait pour une productivité tous azimuts en recueillant quelque 25,300 vélos depuis 1991 pour les expédier dans dix-neuf pays d'Amérique Latine, d'Afrique et d'Asie-Pacifique.
À défaut d'originalité, Cyclo Nord-Sud se console en puisant abondamment dans l'expertise et les recettes à succès de ses homologues américains !
La mobilité et le développement durable
Cyclo Nord-Sud se propose, à long terme, de faire la démonstration de la crédibilité des transports non-motorisés comme réponse aux besoins de mobilité de localités du Sud, et d'y soutenir l'émergence d'une «culture cycliste».
La mobilité est, en effet, un élément crucial dans la vie des gens. Elle leur permet d'améliorer leur productivité personnelle, d'avoir accès à des marchés pour écouler leurs produits ou offrir leurs services, accès à l'emploi, accès aux soins de santé, à l'éducation et aux idées porteuses de progrès.
La mobilité représente souvent la différence entre la misère et un niveau de vie décent. À Beira, au Mozambique, un projet de la Banque Mondiale a permis d'observer une augmentation du revenu des individus, de 4 % par mois, mois après mois, grâce à l'acquisition d'un vélo.
Le vélo est un véhicule écologiquement irréprochable, performant, et capable d'une «seconde carrière» de trente ans et plus, à très faible coût, dans les pays du Sud, pour peu qu'il y devient accessible.
L'utilité d'un vélo est immense, notamment dans les communautés rurales, qui sont aussi les plus pauvres. Le vélo est bien adapté au transport des marchandises --un vélo peut transporter jusqu'à dix fois son propre poids--, notamment parce qu'il fonctionne à l'énergie musculaire, une ressource surabondante dans le tiers-monde, plutôt qu'avec du carburant, importé et payé en devises étrangères, et parce qu'il peut s'accomoder des sentiers non pavés qui servent souvent de voies de circulation dans les pays peu développés.
La Chine fait depuis longtemps la démonstration de la place du vélo, et aussi d'autres instruments à pédales, dans une politique de développement adaptée aux pays du Sud.
Il est crucial que les pays industrialisés cessent d'exporter au tiers-monde leurs erreurs --notamment la culture automobile-- et les retombées désastreuses qui découleraient de la généralisation de tels modèles dans le Sud.
Les engagements pris à la Conférence sur les changements climatiques à Kyoto exigent qu'on adopte une approche éclairée dans le développement du transport, avec nos voisins du Sud.
Le rôle et la part des femmes
Dans les pays peu industrialisés, la plus grande portion du transport de l'eau, du bois et des denrées agricoles se fait à pied et dans la plupart des cas par les femmes --79% du temps et 90% du volume en Tanzanie, par exemple--.
Elles y passent souvent cinq heures par jour --parfois jusqu'à sept--, à transporter un poids total de 50 kg, en trois ou quatre allers-retours. Cette corvée non-productive mine leur santé et fait des femmes les plus pauvres parmi les pauvres. Et les enfants, par ricochet, écopent.
Grâce au vélo, ces corvées pourraient être réduites à un tiers de ce qu'elles représentent actuellement, libérant du temps pour d'autres activités plus productives ou éducatives. On peut même affirmer que la libéralisation et la promotion de l'éducation des femmes que peut procurer le vélo sont névralgiques, si l'on veut résoudre de manière humainement acceptable la grave crise démographique --c'est en fait le problème écologique numéro un-- qui s'annonce pour le prochain siècle.
Une ressource précieuse au potentiel énorme
Le nombre des vélos qui dorment au fond des hangars au Canada est ahurissant. Quelque 1,4 million de vélos sont vendus chaque année au Canada. Dans la plupart des cas, les vélos désuets sont abandonnés pour des raisons de taille du vélo, de mode ou de performance, et sont encore parfaitement utilisables.
Incidemment, dans le domaine de la gestion des déchets, la problématique au Canada en est une d'insuffisance des décharges publiques existantes, de pression à la hausse sur les coûts d'enfouissement, de projets de création de nouveaux sites, entraînant de légitimes réactions de refus chez les populations concernées.
On observe par ailleurs un faible taux de participation au recyclage --à environ un tiers de son potentiel-- et la nécessité d'une sensibilisation accrue du public.
Dans un tel contexte, l'enfouissement dans un dépotoir d'un vélo, capable de rendre de précieux services à des personnes qui en ont immensément besoin, ne peut se traduire que par deux mots: gaspillage et indécence
Les partenaires du Sud
Comme premier point de tombée, les groupes Centro de Encuentros y Diálogos et le Movimiento Bicicletero, à Cuernavaca au Mexique, ont été retenus. Malgré son inclusion dans l'Association de libre-échange du Nord de l'Amérique (ALENA), on assiste au Mexique à une croissance sans équité, excluant toujours les travailleurs de la prospérité qui se concentre dans les coffres d'entreprises et d'intermédiaires.
Quarante-neuf pour cent de la population demeure «pauvre» (34%) ou «extrêmement pauvre» (15%), particulièrement en zone rurale.
Les vélos seront distribués dans plusieurs villages entourant Cuernavaca, dont Tequixquiac, Zacatepec, Cuautla, Tepotztlan et ailleurs. Ils serviront notamment à des mères travailleuses dans une coopérative de couture et surchargées par leurs doubles responsabilités, à des ouvrières et ouvriers de la canne à sucre ayant à parcourir de longues distances jusqu'au champ, à des jeunes qui abandonnent présentement l'école parce que le transport scolaire est trop coûteux pour leur famille, et à des jeunes filles qui démarreront une coop de taxi et de livraison à vélo.
Pour Areli Carreón, coordonnatrice du projet à Cuernavaca, «le développement durable n'est pas seulement un développement économique qui protège les sources de vie et leur richesse, mais aussi un développement communautaire qui permet aux gens d'améliorer leur qualité de vie et leur bonheur. Cela implique le commerce équitable, des conditions de travail et des salaires équitables, une nourriture saine, une eau et de l'air propres pour tous et toutes, et la protection de la nature.
Nos relations avec nos partenaires du Nord n'en sont pas seulement de transferts de ressources, d'améliorations technologiques ou d'outils de planification nouveaux et plus efficaces; mais une relation respectueuse, d'échange d'expérience méthodologique, de confiance mutuelle, avec une vision commune de nos projets de transformation.
Nous avons construit ce projet commun en partageant nos idées sur les causes structurelles de la pauvreté, et en décidant d'y faire face en misant sur des processus démocratiques à long terme, et avec une base de travail fondée sur le genre, les droits de la personne et l'environnement.»
Cyclo-Nord-Sud entrevoit une collaboration sur plusieurs années avec ses partenaires. De nouveaux liens dans d'autres pays latino-américains seront envisagés à mesure que l'accroissement du volume des vélos récoltés le permettra.
Un réseau de cyclo-coopération
La meilleure façon pour Cyclo Nord-Sud de maximiser son rayonnement est de miser sur la création de chapitres locaux --groupes cyclistes, écologistes, ethniques, les professeurs et étudiants, les églises, les centres communautaires, les pompiers, les retraités, les clubs sociaux, etc-- dans les différents quartiers de la métropole, et dans les principales villes du Québec.
Une trousse organisationnelle sera fournie aux groupes intéressés à tenir un tel événement. Le démarrage est prévu au courant de cet été et l'objectif pour 1999 est de 1200 vélos.
Vous êtes cordialement invités à collaborer à cette initiative qui regorge d'emplois bénévoles, pour ceux aimant se dépenser physiquement, pour les amateurs de pitonnage, pour les friands de relations publiques.
Paru dans le journal Le Monde à Bicyclette, Vol XXIV no 1, Printemps 1999.