Réalisez à quel point
Montréal est "sans voitures"!
Par Christian Boulais


Adapter l'automobile à la ville, favoriser les modes de transport respectueux du cadre de vie urbain et de la biosphère, reconquérir l'espace urbain comme place publique et milieu de vie, instaurer la priorité piétonne. J'hallucine? À regarder les rues de Montréal, on se croit bien loin d'une ville "sans voitures".

Il faut préciser que nous entendons par là une ville avec peu de voiture, car il nous en faudra toujours quelques-unes, histoire par exemple de déménager un frigo, ce qui est assez compliqué en vélo. Or nous allons constater que la ville sans allure étourdit nos sens et nous cache à quel point nous sommes plus proches de la ville "sans voitures".

À partir des données 1993 de l'enquête "origine/destination" que mènent conjointement tous les cinq ans, la STCUM et le Ministère des Transports du Québec pour l'ensemble de la région de Montréal, nous avons établi la liste des secteurs de notre bien-aimée ville, tels que définis dans le rapport de l'enquête, selon trois catégories. Premièrement, le nombre de ménages (ou logis) ne possédant pas de voitures.

Ensuite la proportion des déplacements générés (journée type, 24 h, de semaine) par les résidants d'une part à l'aide des modes non motorisés (MNM), c'est à dire la marche et le vélo) et d'autre part en automobile (voir le tableau). On parle de "Modes non motorisés ou MNM", parce que les enquêteurs n'ont pas séparé marche et vélo dans les résultats de l'enquête, ce qui est bien maudit. On peut donc déduire approximativement la part des transports publics en soustrayant de 100% la somme des parts des MNM et de l'automobile.

Dans le tableau, les secteurs sont classés par ordre décroissant suivant la proportion des ménages sans automobiles. Il n'est évidemment pas surprenant de constater que plus cette dernière diminue, moins est grand le recours aux MNM et plus augmente l'utilisation de l'automobile. Plus un secteur est haut dans la liste, plus il mérite notre admiration et les premières interventions visant à réduire l'emprise de l'automobile sur la ville.

Ce tableau présente, pour chaque secteur composant la ville de Montréal: premièrement la proportion (%) de ménages (autrement dit, de logis) ne possédant pas de voitures; deuxièmement la proportion (%) des déplacements générés par les résidants, lors d'une journée (24 h) type de semaine à l'aide des modes non motorisés (MNM) soit la marche et le vélo et troisièmement en automobile.

Secteur % des ménages sans automobile % des déplacements générés en MNM % des déplacements générés en automobile
Centre-ville 61 31 42
Plateau Mont-Royal 52 30 39
Villeray 49 22 45
Sud-Est 48 27 46
Sud-Ouest 44 23 49
Côte-des-Neiges 43 18 52
Montréal 41 21 51
Rosemont 39 17 55
Notre-Dame-de-Grâce 37 10 51
Saint-Michel 37 18 52
Ahuntsic 31 13 61
Mercier 29 16 62
Pointe-aux-Trembles 17 12 66
Rivière-des-Prairies 12 10 65

Montréal pour sauver la planète
Montréal tranche définitivement avec l'ensemble québécois : 80% des ménages québécois possèdent au moins une voiture, proportion qui tombe à 59% à Montréal; plus des trois quarts des déplacements se font en automobile au Québec, la moitié à Montréal. Et il y a un déplacement principal sur cinq à Montréal qui se fait à pied ou à vélo.

Il est toujours étonnant de trouver de fins esprits pour vous dire que si vous n'aimez pas les automobiles, vous n'avez qu'à déménager à la campagne. C'est pourtant bien en ville, où tout est relativement proche et où les transports publics sont efficaces que l'on peut facilement se passer d'auto. Tout le contraire du contexte rural, imposant la chariotte toute ferrée qui n'a pas de boeuf pour la tirer.

En fait, si vous aimez la Nature, si vous voulez aider votre planète, habitez en ville... Notamment, on y consomme beaucoup moins d'énergie pour s'y loger et s'y déplacer, avec ce que cela signifie comme rejets de polluants atmosphériques et de destruction d'écosystèmes.


Le noyau dur du futur Montréal "sans voitures"
Mais il se trouve malgré tout des gens qui ont besoin d'une auto en ville, même si dans les secteurs Plateau Mont-Royal/Centre-Ville, on est les plus nombreux à montrer l'exemple. Combinés, ces deux secteurs forment effectivement le noyau dur du futur Montréal "sans voitures". Une majorité de ménages (56%) y vit sans posséder de voitures, et la majorité (60%) des déplacements des résidents se fait par les modes de transport respectueux de l'environnement (MNM et transport publics).

Voilà le premier ensemble de secteurs, d'une superficie de moins de 20 km2 (10 % du territoire) et où vit 15% (148 000 hab.) de la population de Montréal (185 km2, 1018 000 hab.), qui devrait être objet prioritaire de reconquête par les mesures d'apaisement de la circulation, par un réseau de places et de voies piétonnes, de restriction de stationnement pour inciter les gens de l'extérieur à venir autrement qu'en automobile.Le fait est que la majorité qui n'a pas de voiture, notamment la population appauvrie de l'est du Centre-Ville, se contente d'un espace urbain limité pour faire circuler et stationner les machines à rendre les rues dangereuses, à faire du bruit et à éructer dans l'atmosphère.

La périphérie du noyau dur
À ce noyau de gras dur, on peut greffer des secteurs formant un ensemble où globalement une majorité de déplacements est fait à l'aide des modes respectueux de l'environnement (53%) et où une très forte minorité des ménages (48%) ne possède pas d'automobile. C'est le cas de l'ensemble formé par trois secteurs, soit Villeray, Sud-est, qui comprend Hochelaga-Maisonneuve et qui est bordé à l'est approximativement par la rue Dickson et au nord par Sherbrooke, et finalement Sud-ouest, comprenant Pointe-St-Charles. Cette ceinture compte 256 000 personnes (25% de la population montréalaise).

Ainsi, le noyau dur et la ceinture qui formeraient la zone méritant en priorité l'application d'une planification qui fera de Montréal une véritable ville verte représente 40% de la population de la ville et 27% de son territoire. Ce grand ensemble comporte globalement une faible majorité de ménages sans voitures, 51% et la majorité des déplacements se font en modes écologiques  : 55%.

Des parties des secteurs St-Michel, Côte-des-Neiges, Notre-Dame de-grâce et Rosemont, mériteraient certainement de faire partie de ce grand Montréal "sans voitures", de part leur densité de population, leur aménagement et leur composition sociale ayant des ressemblances avec le noyau dur. Mais le découpage de l'enquête est tel qu'il nous est impossible d'en tenir compte.
Autres secteurs
Dans les autres secteurs de Montréal, c'est l'automobile qui possède les ménages et domine les choix de transports. Ne pensons pas trop aux secteurs Rivière-des-Prairies et Pointe-aux Trembles, c'est déprimant. Pour faire une histoire un peu courte qui résume quand même assez bien le cauchemar, ce sont des quartiers de plus faibles densités de population.

On le sait, moins une ville est dense, plus les distances entre résidence, emplois et services sont grandes, moins les services de transport urbains sont efficace et plus on est à genou devant l'automobile. Plus l'auto domine, moins l'environnement est favorable à la marche et au vélo.

Voilà. La plupart des gens ne sont pas conscients qu'ils vivent dans des secteurs urbains où une minorité domine la plus grande partie de l'espace en possédant et en utilisant l'automobile. Les "sans automobile" réalisent-ils qu'ils sont souvent majoritaires et qu'ils ne devraient pas endurer la dégradation de leur milieu de vie par des gens qui pourraient se déplacer facilement autrement. Selon des études américaines, allemandes et australiennes, au moins la moitié des déplacements en automobile en ville pourraient être fait autrement sans grands problèmes. S'il fallait que tous les ménages aient une automobile à Montréal, de quoi aurait l'air la ville? L'enjeu, c'est vraiment l'auto ou la ville.

En tout cas, on sait maintenant par quel bout de Montréal commencer pour choisir la ville, pour lui redonner entièrement une âme qu'elle n'a heureusement pas tout à fait perdue, pour en faire une ville "sans voitures" et une capitale de l'environnement.

Proportion des déplacements à vélo pour le travail par ville en 1990.
Ville Pays %
Groningen Pays-Bas 57
Munster Allemagne 43
Delft Pays-Bas 43
Copenhague Danemark 30
Stockholm Suède 20
Hanovre Allemagne 16
Bâle Suisse 16
Munich Allemagne 15
Graz Autriche 14
Strasbourg France 12
Montréal Québec 5
Madrid Espagne 2
Paris France 1

Paru dans le journal Le Monde à Bicyclette, Vol XXI no 2, Été-automne 1996.